La prière, au cœur du combat écologique – Père Placide

Homélie prononcée le 26 août 2009 à l’occasion de la journée de prières et échanges pour la Sauvegarde de la Création, organisée par l’Association Les Amis de Solan et le Monastère de Solan.

En ce dimanche, nous célébrons la journée consacrée à la prière et à la réflexion pour la protection de la création, qui a été instituée par le Patriarche œcuménique de Constantinople.

Il y a quelques années, de retour d’une réunion du conseil œcuménique des Églises, un participant protestant faisait cette réflexion : « Vous êtes étranges, vous, les orthodoxes : à propos de n’importe quel problème que nous évoquons dans nos réunions œcuméniques, – la limitation des naissances, la faim dans le monde, les questions relatives aux émigrés, – chaque fois que l’on aborde l’un de ces problèmes, aussitôt vous évoquez le mystère de la Sainte-Trinité, ou le mystère de l’Incarnation, ou la Résurrection du Christ ». Cela paraissait fort étrange à cet homme, qui était habitué à une vision plus exclusivement pragmatique des choses.

Cette remarque n’était pas sans fondement, car en fait, pour nous, chrétiens orthodoxes, tous les aspects de la vie chrétienne, comme tous les problèmes qui se posent dans le monde contemporain, sont éclairés par les vérités fondamentales de la foi chrétienne. En particulier, notre attitude envers la création et le souci de la préservation de l’environnement s’éclairent à la lumière de la Résurrection du Christ.

En effet, la détérioration de l’environnement, la profanation de la nature, la destruction de ce qui doit assurer l’avenir de l’humanité, tout cela est dans une large mesure une conséquence du péché de l’homme. On appelle volontiers notre civilisation actuelle une civilisation de consommation ; un économiste chrétien disait qu’il serait peut-être plus juste de parler d’une civilisation de convoitise. Si la création se détériore, c’est parce que l’homme veut satisfaire, dans une mesure au-delà de ce qui est vraiment utile et nécessaire, son désir de jouir, sa soif de confort, son amour de l’argent, son appétit du gain, et aussi son désir d’affirmer la suprématie de l’homme et de sa science, sans aucune référence à Dieu et à une transcendance. La base de notre civilisation est l’entreprise ; or la loi de l’entreprise est la croissance continue, exponentielle, et son principal devoir est de réaliser les profits auxquels ont droit ses actionnaires. De là proviennent la crise économique actuelle, et la plupart des problèmes gigantesques auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés, ces problèmes qui mettent en péril la survie même de l’environnement indispensable à l’homme.

Mais le Christ, par sa mort et sa Résurrection, a vaincu le péché. Il a vaincu le péché en envoyant dans le cœur de tous les hommes qui croient en lui, l’énergie et la force vivifiante de son Esprit-Saint, en les faisant participer à la vie même de Dieu, à sa vie divine.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que le Christ ressuscité, en répandant le Saint-Esprit dans nos cœurs de baptisés, éveille en nous un attrait, un goût, un sens intime de tout ce qui est selon Dieu. Saint Paul annonçait dans son Epître aux Colossiens (Col., 3, 1-2) que si nous sommes ressuscités avec le Christ, nous devons chercher notre épanouissement et notre joie dans les choses d’en haut, et non pas dans les choses d’en bas.

Quelles sont ces choses d’en haut ? Ce sont précisément toutes ces réalités dont le Saint-Esprit éveille en nous l’attrait, pour lesquelles il suscite en notre cœur un goût profond. Ce sont les joies spirituelles que nous découvrons dans la prière, dans les relations filiales que nous entretenons avec notre Père céleste ; ce sont aussi ces joies que nous éprouvons à nous sacrifier pour les autres, à préférer l’intérêt des autres au nôtre, à pratiquer une charité désintéressée, un humble amour du prochain, un sentiment universel de miséricorde et de compassion envers tous.

Mais il existe aussi en nous d’autres tendances, celles de ce que saint Paul appelle « le vieil homme », ou « la chair ». Nous devons sans cesse lutter contre notre soif de jouir et notre appétit de domination, et pour cela nous rendre attentifs aux lumières et aux bons attraits qu’éveille en nous l’Esprit-Saint. Avec l’aide de Dieu, nous devons sans cesse faire acte de préférence pour ces valeurs spirituelles.

C’est là, fondamentalement, que se situe le véritable combat écologique. La sauvegarde de la création ne peut pas dépendre seulement de dispositions législatives et de réformes extérieures. Celles-ci seront toujours inefficaces sans cette conversion du cœur de l’homme, sans ce retournement du cœur qui ne peut être réalisé que par la coopération – la synergie, disaient les Pères de l’Église –, de la puissance du Saint-Esprit et de la volonté libre de l’homme. Un écologisme matérialiste et athée est une utopie irréalisable. L’homme tel qu’il est, livré à ses seules forces, n’a pas la capacité de triompher de ses démons.

C’est pour cela qu’au cœur de cette journée, nous devons mettre la prière : une intercession ardente pour que le Seigneur inspire aux hommes le goût des choses d’en haut, plutôt que de ce qui est de la terre ; une prière pour qu’il les aide à renoncer à jouir sans limites de la création et à l’exploiter pour satisfaire l’infinité de leurs désirs terrestres. Le Seigneur a créé le monde où nous vivons pour que nous y trouvions de quoi sustenter notre vie, dans la simplicité, la joie et l’action de grâces, et pour que nous puissions, à travers toute la création, contempler et admirer la sagesse de Dieu, et nous émerveiller de cette beauté qui est un reflet de la splendeur de son Auteur.

Oui, prenons-en bien conscience : tout ce qui, dans notre vie chrétienne, peut sembler négatif, – les exigences morales, le jeûne, l’ascèse – n’est que l’envers de notre condition de ressuscités. Par notre jeûne, par notre ascèse, par notre modération dans l’usage de toutes les choses créées, nous attestons que ce qui remplit vraiment de joie notre cœur, ce que nous apprécions par dessus tout, ce sont ces choses d’en haut. Et c’est cette vie de ressuscités qui est la base même du respect de la création et de cette tâche si nécessaire de la sauvegarde de notre environnement.

Encore une fois, ces choses ne dépendent pas simplement de mesures purement techniques et administratives, mais elles nécessitent avant tout cette conversion des cœurs, cette transfiguration de notre être par l’Esprit du Christ ressuscité.

À notre Père céleste, à son Fils bien-aimé et à son Esprit très saint soit la gloire, dans les siècles des siècles. Amen.