Interviews de père Marc Génin et Gabriel Lacroix, aumôniers des prisons

Le sacrement du frère, c’est aller à la rencontre de l’autre, sans jugement, sans parti pris, en le regardant avec les yeux de Dieu, quelles que soient ses actions. Le récent congrès de l’ACER-MJO nous a apporté des réflexions et des témoignages précieux sur ce sujet.  A l’Icône Retrouvée, qui se veut un partage de nos expériences chrétiennes, nous avons voulu mettre en valeur la mission de l’aumônier de prison. Père Marc Génin, prêtre orthodoxe et Gabriel Lacroix, laïc engagé dans l’Église catholique, ont accepté de témoigner. 2 personnalités, 2 parcours,  mais un seul cœur au service du prochain ! Merci à eux.

Père Marc, qui es-tu?

J’ai 77 ans, je suis marié, père et grand-père, et prêtre orthodoxe depuis 2006. Je dessers une paroisse francophone à Asnières-sur-Seine (92) en Ile-de-France,  dépendant du patriarcat de Serbie. Je suis ingénieur de formation et j’ai surtout travaillé dans le domaine du coaching, en particulier à HEC et auprès de dirigeants d’entreprises. Ma rencontre avec l’Eglise orthodoxe remonte à l’âge de 35 ans et a constitué pour moi une véritable révolution personnelle.

Comment en es-tu venu à exercer cette mission et où l’exerces-tu ?

C’était très inattendu car je n’avais aucune expérience ni formation dans ce domaine. Un jour, mon évêque, Mgr Luka, dans une intuition paternelle à la fin de la liturgie,  m’a proposé cette mission d’aumônier de prison orthodoxe en Ile-de-France. En fils obéissant, bien que surpris, j’ai donc pris contact avec Mgr Marc, aumônier général des prisons qui s’est occupé des démarches et, un an après  – ! –  alors que je n’y pensais plus, j’ai reçu ma carte officielle me permettant d’intervenir dans tous les établissements d’Ile-de-France.  Il me fallait ensuite choisir un  lieu d’affectation spécifique et, sur les conseils d’un de mes paroissiens qui était juge, j’ai préféré choisir un établissement qui accueille des détenus en longue peine, c’est-à-dire une centrale, et particulièrement celle de Poissy, dans les Yvelines. Je me sentais en effet, en raison de mon parcours professionnel, plus à l’aise dans des accompagnements au long cours. En maison centrale, comme celle de Poissy, il  s’agit de détenus condamnés à des peines de plus de 10 ans, c’est-à-dire des personnes qui ont du sang sur les mains. J’assure cette mission avec mes autres collègues aumôniers (catholique et protestant) depuis environ 8 ans. J’ai reçu un accueil très positif de la part du directeur et du personnel de la prison. Cet engagement tient une place très importance dans mon ministère pastoral.

Comment s’accomplit cette mission ?

J’ai reçu beaucoup de conseils de la part de p. Vladislav Trembovelsky, lui-même aumônier de prison à Fresnes pendant de longues années. L’un des plus précieux : « Quand tu entres dans la prison, tu es en soutane, tu dois afficher clairement ton identité, c’est ta carte de visite vis-à-vis des personnes détenues. » Je me souviens de la parole d’un détenu en me voyant passer dans la cour : « Regardez, un curé de l’époque de la 2 CV ! ». Eclat de rire général dans la cour !

Je me rends à la prison une fois par semaine. Les premières missions se sont accomplies surtout autour du partage d’Evangile avec les autres aumôniers. Personnellement, je ne célèbre pas d’eucharistie, ce qui demanderait trop d’aménagements matériels. J’ai pu une fois célébrer des vêpres avec un petit chœur. Les premières rencontres se font d’abord dans ces moments-là puis de manière informelle, dans la cour, par un regard, une parole, le bouche à oreille. Il y a peu d’orthodoxes et de chrétiens en général dans les lieux d’incarcération, c’est un monde où l’Eglise n’a pas vraiment sa place.

Mais l’essentiel, c’est la rencontre individuelle puisque l’aumônier, comme le médecin, peut entrer dans les cellules. La rencontre se fait assez naturellement et dans la plus grande confidentialité. Quand je suis en entretien individuel, je suis en face d’une personne et dans cette personne, je vois le Créateur. Je ne sais rien de ce qu’il a fait, je suis dans la subjectivité et dans l’écoute, devant moi j’ai un enfant de Dieu comme moi. Des questions surgissent : c’est quoi l’orthodoxie, être chrétien ? Je réponds : le chrétien c’est celui qui croit en l’incroyable. Et la discussion s’engage.

Quand je rentre dans une cellule, je suis tout de suite happé par l’état des lieux qui reflète l’état psychique de la personne qui y vit. Un jour, par exemple, je suis entré dans un véritable taudis, et je me suis mis à ranger, ce qui a été insupportable pour le détenu, qui m’a viré de sa cellule. J’avais eu tort.

Il m’arrive aussi de rester en contact avec une personne après sa sortie, mais cela est assez rare car ils ont besoin de tourner la page. Je donne les  coordonnées de ma paroisse et une fois une personne est venue me rencontrer, ce qui a été un moment très fort pour moi.

J’ai beaucoup d’admiration pour le personnel des prisons et aussi pour les conseillers d’insertion et de probation qui font un travail remarquable.

Qu’est-ce qui change avec la situation pandémique actuelle ?

Aujourd’hui on est à un virage à cause du confinement. Nous ne pouvons plus rentrer dans la cellule. L’aumônier est cantonné dans la salle de culte.  Il y a maintenant la mise en place de téléphones dans les cellules et un numéro vert dans tous les établissements de France. Les détenus ont droit à un appel par jour. Je suis donc amené à parler avec des personnes de toute la France, mais aussi à échanger avec d’autres aumôniers. C’est l’occasion de faire jouer un réseau d’aide car lorsque je parle avec un détenu d’une autre région, je peux être amené à le mettre en contact avec un autre prêtre orthodoxe plus près de lui.

Le plus difficile en prison, quelles que soient les conditions de détention, c’est la solitude En ce sens, maintenir les numéros verts en dehors de la pandémie serait, à mon sens, une bonne initiative.

J’ai également été sollicité pour participer à un groupe de travail afin de mettre en place des outils pédagogiques pour les aumôniers chrétiens. La situation actuelle de confinements successifs nous conduit à réfléchir sur les moyens de maintenir des relations avec les détenus, de développer de nouvelles possibilités de rencontres. J’ai, entre autres, participé à la rédaction de fascicules, dont un sur la culpabilité, publié par l’Alliance Biblique Française.

Que retires-tu personnellement de cette mission ?

Ce que je retire de cette mission, c’est une interrogation sur la justice des hommes. Il y a deux catégories, ceux qui reconnaissent leurs actes et ceux qui sont dans le déni. Je ne peux pas agir là-dessus, s’ils se sentent condamnés à tort, – même si parfois ils arrivent à me faire douter du bien-fondé de leur condamnation – je ne peux que les écouter et les faire réfléchir.

Un jour, j’ai rencontré un garçon de 35 ans, en rébellion contre sa peine qu’il estimait injuste et qui s’isolait dans sa cellule. J’entendais son sentiment d’injustice dont il me parlait à chaque fois, sans pouvoir agir dessus. Je lui conseillais sans succès  de sortir, de prendre l’air. Et puis, un jour, il me dit : « J’ai quelque chose à vous dire ; c’est bien moi qui ai tué quelqu’un et pour qu’on ne puisse pas retrouver ma trace, je l’ai brûlé ». Sa posture a changé, il est sorti de son isolement volontaire et s’est ouvert aux autres.

Ma femme en est témoin, je me rends parfois à la prison avec des semelles de plomb et j’en reviens avec le sourire, je rends grâce pour ce que j’ai reçu. Les personnes détenues me remercient souvent mais je crois qu’ils n’imaginent pas tout ce qu’ils m’apportent.

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Gabriel, qui es-tu ?

J’ai 68 ans, j’habite à Epône (78) et je suis retraité après avoir travaillé comme bibliothécaire à Argenteuil dans une cité au Val … dans laquelle j’ai été confronté à la délinquance, des jeunes en prison pour affaires de drogue, de viols (tournantes) et de meurtres. Je travaillais avec des enfants, des ados et des adultes.

Je suis marié, père et grand-père. J’ai été animateur d’aumônerie de confirmation et de préparation au mariage. J’ai été marathonien et je pratique encore la course à pied, ce qui est bon pour le physique et le mental. Je suis catholique mais j’ai aussi des ancêtres vaudois (protestants)

Comment en es-tu venu à exercer cette mission d’aumônier de prison et où l’exerces-tu ?

Je suis aumônier depuis 5 ans à l’Etablissement pour Mineurs de Porcheville (78). La mission est de trois ans, renouvelable une fois. Il me reste dix-huit mois.

Un jour en janvier 2016,  je discutais avec une élève de chant de ma femme, on parlait des jeunes, de mon métier. Elle m’a parlé de sa mission à Porcheville, ce qui m’a intéressé. Elle a pensé que j’avais le profil ! Puis le responsable des aumôniers du diocèse m’a contacté, et il se trouve que c’était un copain du séminaire des années 70… C’est ainsi que je me retrouve à Porcheville depuis que je suis en retraite.

Quelles difficultés rencontres-tu ?

Au début, on ne connait pas « les codes » de la prison ! Il faut du temps, les jeunes nous testent et nous baratinent ! Quand nous pouvions aller en cellule, nous avions parfois de très bonnes rencontres ! Il arrive qu’un jeune nous raconte ce qui l’a amené à la prison, c’est éprouvant à écouter, mais ça peut lui faire du bien de « vider son sac » ! La difficulté est de trouver la bonne distance, avoir de l’empathie mais ne pas s’apitoyer, et ne pas oublier les victimes, bien sûr. Parfois ils nous parlent de Dieu, de leur chérie, de leur famille, de leur enfant (ça arrive), de leurs études, de leur projet ! L’un d’eux m’a dit : «  Quand je serai en retraite, j’irai au Portugal !  » Un autre voulait faire sa confirmation, il avait été arrêté une semaine avant cette cérémonie … Ils nous parlent de la vie à la prison, dans les foyers ouverts ou fermés, de la justice, de leur jugement.

Actuellement avec la Covid19, nous ne pouvons plus rencontrer les jeunes en cellule mais au parloir à la condition qu’ils en aient fait la demande par écrit… donc nous n’avons presque plus personne. Avant on pouvait causer aux barreaux, cela nous est interdit désormais.

Il y a peu de chrétiens : quelques évangéliques, quelques orthodoxes et catholiques … et davantage de musulmans. Nous avons le culte commun entre chrétiens avec une aumônière protestante.

Comment s’inscrit cet accompagnement dans ton engagement chrétien ?

C’est une mission d’Eglise : chaque aumônier reçoit une lettre de mission de l’évêque. Nous sommes trois dans l’équipe : un prêtre et deux laïcs dont une femme. Nous avons de nombreuses formations régionales et aussi nationales avec d’autres aumôniers. Je fais aussi partie d’un groupe de relecture avec d’autres chrétiens membres d’équipe d’animation pastorale ou d’aumônerie de lycée. Quand l’évêque Éric Aumônier est venu faire ses adieux à la collégiale de Mantes, je représentais la prison, ce qui m’a un peu surpris et ému.

Ce que ça m’apporte en tant que chrétien d’être aumônier de prison ? Difficile à dire ! Parfois j’ai pu avoir l’impression d’être en pilotage automatique en entrant à la prison. L’Esprit Saint me donne les bons mots pour parler aux jeunes et au personnel. Et ce qui me semble aussi important est de témoigner à l’extérieur auprès des jeunes des aumôneries de collèges ou lycées ou dans les paroisses.

Cette mission c’est aussi l’occasion de rencontres. En 2018 j’ai participé, à la prison, à une formation de six jours, sur la prévention du suicide et le harcèlement, dans un groupe composé de détenus, de surveillants, d’éducateurs, d’infirmières, ce qui a créé des liens très forts entre tous les participants.

Les partages bibliques du dimanche matin sont des temps de rencontres très forts et se déroulent, en général, dans une atmosphère très recueillie, ce qui étonne les surveillants qui y assistent de manière discrète.

Il m’est arrivé aussi de rencontrer des jeunes que j’avais connus dans mon job à Argenteuil.

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En conclusion, père Marc nous propose cette prière ancienne qui est une clé pour tout travail pastoral :

Seigneur, donne-moi la force de changer ce que je peux changer, la sagesse d’accepter ce que je ne peux pas changer et l’intelligence de faire la différence.